Société des Amis d'Alfred Jarry
Biographie | Documents | SAAJ | Revue | Liens

LE SURMÂLE

Roman moderne

<Texte numérisé et vérifié sur l’édition procurée par les éditions Bouquins par Henri Béhar pour le compte de la SAAJ>

I.

La manille aux enchères

— L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment.
Tous tournèrent les yeux vers celui qui venait d’émettre une telle absurdité.
Les hôtes d’André Marcueil, au château de Lurance, en étaient arrivés, ce soir-là, à une conversation sur l’amour, ce sujet paraissant, d’un accord unanime, le mieux choisi, d’autant qu’il y avait des dames, et le plus propre à éviter, même en ce septembre mil neuf cent vingt, de pénibles discussions sur l’Affaire.
On remarquait le célèbre chimiste américain William Elson, veuf, accompagné de sa fille Ellen ; le richissime ingénieur, électricien et constructeur d’automobiles et d’avions, Arthur Gough, et sa femme ; le général Sider ; Saint- Jurieu, sénateur, et la baronne Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu ; le cardinal Romuald ; l’actrice Henriette Cyne ; le docteur Bathybius, et d’autres.
Ces personnalités diverses et notables eussent pu rajeunir le lieu commun, sans effort vers le paradoxe et rien qu’en laissant s’exprimer, chacune, sa pensée originale ; mais le savoir-vivre rabattit aussitôt les propos de ces gens d’esprit et illustres, à l’insignifiance polie d’une conversation mondaine.
Aussi la phrase inattendue eut-elle les mêmes effets que ceux, mal analysés jusqu’à ce jour, d’une pierre dans une mare à grenouilles ; après un très court désarroi, un universel intérêt.
Elle aurait pu, avant tout, produire un autre résultat : des sourires ; mais par malheur c’était l’amphitryon qui l’avait prononcée.
La face d’André Marcueil faisait, comme son aphorisme, un trou dans l’assistance : non par sa singularité cependant, mais — si ces deux mots peuvent s’accoupler — par sa caractéristique insignifiance : aussi pâle que les plastrons dont s’échancraient les habits, elle se serait confondue avec les boiseries, blêmes de lumière électrique, sans le liséré d’encre de sa barbe, qu’il portait en collier, et de ses cheveux un peu longs et frisés au fer, sans doute pour cacher un commencement de calvitie. Ses yeux étaient probablement noirs, mais faibles à coup sûr, car ils s’abritaient derrière les verres fumés d’un lorgnon d’or. Marcueil avait trente ans ; il était de taille moyenne, qu’il semblait prendre plaisir à raccourcir encore en se voûtant. Ses poignets, minces et si velus qu’ils ressemblaient exactement à ses grêles chevilles gainées de soie noire, ses poignets comme ses chevilles évoquaient l’idée que toute sa personne devait être d’une faiblesse remarquable, à en juger du moins par ce qu’on en distinguait. Il parlait d’une voix basse et lente, comme soucieux de ménager sa respiration. S’il possédait un permis de chasse, nul doute que son signalement n’y portât : menton rond, visage ovale, nez ordinaire, bouche ordinaire, taille ordinaire... Marcueil réalisait si absolument le type de l’homme ordinaire que cela, en vérité, devenait extraordinaire.
La phrase prenait une signification d’ironie lamentable, chuchotée comme un souffle par la bouche de ce mannequin : Marcueil ne savait assurément pas ce qu’il disait, car on ne lui connaissait pas de maîtresse, et il était supposable que l’état de sa santé lui interdisait l’amour.
« Il y eut un froid », et quelqu’un allait s’empresser de changer la conversation quand Marcueil reprit :
— Je parle sérieusement, messieurs.
— Je croyais, minauda la pas jeune Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu, que l’amour était un sentiment.
— Peut-être, madame, dit Marcueil. Il suffit de s’entendre sur... ce qu’on entend... par sentiment.
— C’est une impression de l’âme, se hâta de dire le cardinal.
— J’ai lu quelque chose de semblable chez des philosophes spiritualistes dans mon enfance, ajouta le sénateur.
— Une sensation affaiblie, dit Bathybius : honneur aux associationnistes anglais !
— Je serais presque de l’avis du docteur, dit Marcueil : un acte atténué, probablement, c’est-à-dire : pas tout à fait un acte, ou mieux : un acte en puissance.
— Si l’on admet cette définition, dit Saint-Jurieu, l’acte réalisé exclurait l’amour ?
Henriette Cyne bâilla, ostensiblement.
— Assurément non, dit Marcueil.
Les dames crurent devoir se préparer à rougir derrière leur éventail, ou à y dissimuler qu’elles ne rougiraient pas.
— Assurément non, acheva-t-il, s’il succède toujours à l’acte accompli un autre acte qui garde ceci de... sentimental qu’il ne s’accomplira que tout à l’heure.
Cette fois, plusieurs ne purent s’empêcher de sourire.
Leur hôte, selon toute évidence, leur en donnait la liberté, s’amusant au déroulement d’un paradoxe.
C’est un fait souvent observé, que les êtres les plus débiles sont ceux qui s’occupent le plus — en imagination — des exploits physiques. Seul, le docteur objecta avec sang-froid :
— Mais la répétition d’un acte vital amène la mort des tissus, ou leur intoxication, que l’on appelle fatigue.
— La répétition produit l’habitude et l’habi ... leté, rétorqua avec la même gravité Marcueil.
— Hurrah! l’entraînement, dit Arthur Gough.
— Le mithridatisme, dit le chimiste.
— L’exercice, dit le général.
Et Henriette Cyne plaisanta :
— Portez... arme ! Une, deux, trois.
— C’est parfait, mademoiselle, conclut Marcueil, si vous voulez bien continuer de compter jusqu’à épuisement de la série indéfinie des nombres.
— Ou, pour abréger, des forces humaines, glissa avec son joli accent zézayé Mrs. Arabella Gough.
— Les forces humaines n’ont pas de limites, madame, affirma tranquillement André Marcueil.
On ne sourit plus, malgré cette nouvelle occasion qu’en offrait l’orateur : l’assurance d’un tel théorème laissait prévoir que Marcueil voulait en venir à quelque chose. Mais à quoi ? Tout dans son extérieur annonçait qu’il était moins que tout autre capable de se lancer dans la voie périlleuse des exemples personnels.
Mais l’attente fut déçue : il en resta là, comme s’il avait péremptoirement fermé la discussion par une vérité universelle. Ce fut encore le docteur, qui, agacé, rompit le silence :
— Vouliez-vous dire qu’il y a des organes qui travaillent et se reposent presque simultanément, et donnent l’illusion de ne s’arrêter jamais ?...
— Le cœur, restons sentimentaux, dit William Elson.
— Qu’à la mort, termina Bathybius.
— Cela suffit bien à représenter un labeur infini, remarqua Marcueil : le nombre des diastoles et systoles d’une vie humaine ou même d’un seul jour dépasse tous les chiffres imaginables.
— Mais le cœur est un système de muscles très simple, corrigea le docteur.
— Mes moteurs s’arrêtent bien quand ils n’ont plus d’essence, dit Arthur Gough.
— On pourrait concevoir, hasarda le chimiste, un aliment du moteur humain qui retarderait indéfiniment, le réparant à mesure, la fatigue musculaire et nerveuse. J’ai créé depuis peu quelque chose de ce genre...
— Encore, dit le docteur, votre Perpetual-Motion-Food ! Vous en parlez toujours et on ne le voit jamais. Je croyais que vous deviez en envoyer à notre ami...
— Quoi donc ? demanda Marcueil. Vous oubliez, mon cher, qu’entre autres infirmités j’ai celle de ne pas comprendre l’anglais.
L’Aliment-du-Mouvement-perpétuel, traduisit le chimiste.
— C’est un nom alléchant, dit Bathybius. Qu’en pensez-vous, Marcueil ?
— Vous savez bien que je ne prends jamais de médecine... quoique mon meilleur ami soit médecin, se hâta-t-il d’ajouter en s’inclinant devant Bathybius.
— Il affecte vraiment trop de rappeler qu’il ne sait rien ni ne veut rien savoir, et qu’il est anémique, cet animal, grommela le docteur.
— C’est une chimie peu nécessaire, je crois, continuait Marcueil, s’adressant à William Elson. Des systèmes de muscles et de nerfs complexes jouissent d’un repos absolu, il me semble, pendant que leur «symétrique » travaille. On n’ignore point que chaque jambe d’un cycliste se repose et même bénéficie d’un massage automatique, et aussi réparateur que n’importe quelle embrocation, pendant que l’autre agit...
— Tiens ! où avez-vous appris cela ? dit Bathybius. Vous ne cyclez pas, pourtant ?
— Les exercices physiques ne me vont guère, mon ami, je ne suis pas assez ingambe, dit Marcueil.
— Allons, c’est un parti pris, murmura encore le docteur : ne rien savoir, au physique et au moral... Mais pourquoi ? C’est vrai qu’il a une fichue mine.
— Vous pouvez juger des effets du Perpetual-Motion-Food sans vous astreindre à l’ennui d’y goûter, et en restant simple spectateur de performances physiques, disait à Marcueil William Elson. Après-demain a lieu le départ d’une course, où une équipe cycliste en sera exclusivement alimentée. S’il ne vous déplaît pas de me faire l’honneur d’assister à l’arrivée...
— Contre quoi court-elle cette équipe ? dit Marcueil.
— Contre un train, dit Arthur Gough. Et j’ose prétendre que ma locomotive atteindra des vitesses qu’on n’a point encore rêvées.
— Ah... ? et ce sera long ? demanda Marcueil.
— Dix mille milles, dit Arthur Gough.
— Seize mille neuf cent trente kilomètres, expliqua William Elson.
— Des nombres pareils, ça ne veut plus rien dire, constata Henriette.
— Plus loin que la distance de Paris à la mer du Japon, précisa Arthur Gough. Comme nous n’avons pas, de Paris à Vladivostock, la place de nos dix mille milles exactement, nous virons aux deux tiers de la route, entre Irkoutsk et Stryensk.
— En effet, dit Marcueil, ainsi on verra l’arrivée à Paris, ce qui vaut mieux. Au bout de combien d’heures ?
— Nous prévoyons cinq jours de parcours, répondit Arthur Gough.
— C’est beaucoup de temps, remarqua Marcueil.
Le chimiste et le mécanicien réprimèrent un haussement d’épaules à cette observation, qui révélait toute l’incompétence de leur interlocuteur. Marcueil se reprit :
— Je veux dire qu’il serait plus intéressant de suivre la course que d’attendre l’arrivée.
— Nous emmenons deux wagons-lits, dit William Elson. À votre disposition. Nous ne sommes d’autres passagers, indépendamment des mécaniciens, que ma fille, moi-même et Gough.
— Ma femme ne part pas, dit celui-ci. Elle est trop nerveuse.
— Je ne sais pas si je suis, moi aussi, nerveux, dit Marcueil ; mais je suis sûr d’avoir toujours le mal de mer en chemin de fer, et peur des accidents. À défaut de ma sédentaire personne, que mes vœux vous accompagnent.
— Mais vous verrez au moins l’arrivée ? insista Elson.
Au moins l’arrivée, je tâcherai, acquiesça Marcueil, en scandant ses mots d’une façon bizarre.
— Qu’est-ce que c’est que votre Motion-Food ? demandait Bathybius au chimiste.
— Vous pensez bien que je ne peux pas le dire... sinon que c’est à base de strychnine et d’alcool, répondit Elson.
— La strychnine, à haute dose, est un tonique, c’est bien connu ; mais de l’alcool ? pour entraîner des coureurs ? Vous vous fichez de moi, je ne suis pas près de mordre à vos théories, s’exclama le docteur.
— Nous nous éloignons du cœur il me semble, disait pendant ce temps Mrs. Gough.
— Messieurs, remontons, répliqua de sa voix blanche, sans impertinence apparente, André Marcueil.
— Les forces amoureuses humaines sont infimes sans doute, reprenait Mrs. Gough ; mais, comme le disait l’un de ces messieurs il y a un instant, il s’agit de s’entendre ; donc il serait intéressant de savoir à quel point de... la série indéfinie des nombres le sexe masculin place l’infini.
— J’ai lu que Caton l’Ancien l’élevait jusqu’à deux, plaisanta Saint-Jurieu ; mais c’était une fois en hiver et une fois en été.
— Il avait soixante ans, mon ami, n’oubliez pas, remarqua sa femme.
— C’est beaucoup, murmura étourdiment le général, sans qu’on pût comprendre auquel des deux nombres il rêvait.
— Dans les Travaux d’Hercule, dit l’actrice, le roi Lysius propose à l’Alcide, pour une même nuit, ses trente filles vierges, et chante sur la musique de Claude Terrasse :
Trent’, pour toi qu’est-ce ? À peine un jeu,
Et c’est moi qui m’excus’ de t’en offrir si peu !
— Ça se chante, dit Mrs. Gough.
— Donc ça ne vaut pas la peine... dit Saint-Jurieu.
— D’être fait interrompit André Marcueil. Et puis, est-on sûr que le chiffre soit seulement trente ?
— Si mes souvenirs classiques sont exacts, dit le docteur, les auteurs des Travaux d’Hercule auraient humanisé la mythologie : je crois qu’on lit dans Diodore de Sicile : Herculem una nocte quinquaginta virgines mulieres reddidisse.
— Ça veut dire ? demanda Henriette.
— Cinquante vierges, expliqua le sénateur.
— Ce même Diodore, mon cher docteur, dit Marcueil, mentionne un certain Proculus.
— Oui, dit Bathybius, l’homme qui se fit confier cent vierges sarmates et pour les « constuprer » dit le texte, ne demanda que quinze jours.
— C’est dans le Traité de la Vanité de la Science, chapitre trois, confirma Marcueil. Mais quinze jours ! Pourquoi pas à trois mois d’échéance ?
— Les Mille Nuits et Une Nuit, cita à son tour William Elson, content que le troisième saalouk, fils de roi, posséda quarante fois chacune, en quarante nuits, quarante adolescentes.
— Ce sont des imaginations orientales, crut devoir élucider Arthur Gough.
— Autre article d’Orient qui n’est pas article de foi quoique consigné dans un livre sacré, dit Saint-Jurieu : Mahomet, en son Coran, se vante de réunir en sa personne la vigueur de soixante hommes.
— Cela ne veut pas dire qu’il pût faire soixante fois l’amour, observa assez spirituellement la femme du sénateur.
— Personne n’enchérit plus ? dit le général. Je crois que nous jouons à la manille ? Et ce jeu-ci est moins sérieux. Je m’abstiens.
Ce fut un cri :
— Oh ! général !
— Quand vous étiez en Afrique, pourtant ? lui susurra insidieusement sous la barbiche Henriette Cyne.
— En Afrique ? dit le général. C’est différent. Mais je n’y ai pas été pendant la guerre. Il peut y avoir des viols, une fois ou deux, pendant la guerre...
— Une fois ou deux ? C’est un chiffre, ce sont même deux chiffres, mais précisez lequel, dit Saint-Jurieu.
— Façon de parler ! je continue, reprit le général. Donc, je n’ai été en Afrique qu’en temps de paix ; et quel est le devoir d’un militaire français à l’étranger en temps de paix ? Est-ce de se conduire comme un sauvage ou n’est-ce pas plutôt d’importer la civilisation et, ce qu’elle a de plus séduisant, la galanterie française ? Aussi, quand les moukères d’Alger apprennent l’arrivée de nos officiers, ça les change des brutes d’Arabes qui ne connaissent point les bonnes manières, et elles s’écrient : « Ah ! voilà les Français, ils vont... »
— Général, j’ai une jeune fille, dit avec quelque sévérité et juste à temps William Elson.
— Mais il me semble, dit le général, que notre conversation jusqu’à présent, avec tous ces chiffres...
— Vous parlez affaires, messieurs ? s’enquit avec une naïveté trop admirable la jeune Américaine.
William Elson fit signe à Ellen de s’éloigner.
— Nous aurions dû commencer par consulter le docteur, mesdames, remarqua Mrs. Gough, au lieu d’avoir la patience d’écouter toutes ces vilaines technicités.
— J’ai observé, dit Bathybius, à Bicêtre un idiot, épileptique en outre, qui s’est livré toute sa vie, laquelle dure encore, à peu près sans interruption à des actes sexuels. Mais... solitairement, ce qui explique bien des choses.
— Quelle horreur ! dirent plusieurs femmes.
— Je veux dire que l’excitation cérébrale explique tout, reprit le docteur.
— Alors, ce sont les femmes qui vous la coupent ? questionna Henriette.
— Je vous ai prévenue que c’était un idiot, mademoiselle.
— Mais... vous parliez de ses... capacités cérébrales ! Alors il n’était pas si idiot que ça, dit Henriette.
— Ce n’est d’ailleurs pas le cerveau, c’est la moelle qui est le centre de ces émotions-là, rattrapa Bathybius.
— Sa moelle avait du génie, dit Marcueil.
— Mais... comme nous ne sommes pas à Bicêtre... en dehors de Bicêtre ? demanda Mrs. Gough.
— Pour les médecins, les forces humaines sont de neuf ou de douze au plus en vingt-quatre heures, et exceptionnellement, prononça Bathybius.
— A l’apôtre des forces humaines illimitées de répondre à la science humaine, dit William Elson à l’amphitryon non sans une ironie amicale.
— Je regrette, dit, dans un silence fait de toutes les curiosités un peu moqueuses, André Marcueil, je regrette de ne pouvoir accommoder sans la fausser ma conviction à l’opinion mondaine et à la science ; les savants, vous l’avez entendu, s’en tiennent à l’avis des sauvages du centre de l’Afrique, lesquels, pour exprimer les nombres supérieurs à cinq — qu’il s’agisse de six ou de mille — agitent leurs dix doigts en
9
disant : « Beaucoup, beaucoup » ; mais je suis persuadé en effet que c’est
... à peine un jeu,
non seulement d’épouser les trente ou les cinquante filles vierges du roi Lysius, mais de battre le record de l’Indien « tant célébré par Théophraste, Pline et Athénée », lequel, rapporte d’après ces auteurs Rabelais, « avec l’aide de certaine herbe le faisait en un jour soixante-dix fois et plus ».
— Soixante-dix... en deux fois ? gouailla le général, expert aux jeux de mots.
Septuageno coitu durasse libidinem contacta herbæ cujusdam ,cita pour l’interrompre Bathybius. Je crois que c’est la phrase de Pline, d’après Théophraste.
— L’auteur des Caractères ? demanda Saint- Jurieu.
— Hé non! dit le docteur, l’auteur de l’Histoire des Plantes et des Causes des Plantes.
— Théophraste d’Erèse, dit Marcueil, au vingtième chapitre du livre IX de l’Histoire des Plantes.
— « Avec l’aide de certaine herbe ? » méditait le chimiste Elson.
Herbæ cujusdam pontifiait Bathybius, cujus nomen genusque non posuit. Mais Pline, livre III, chapitre XXVIII, infère que ce serait de la moelle des branches de tithymalle.
— Nous voilà bien avancés, dit Mrs. Gough ; c’est encore moins clair que d’écrire : une certaine herbe.
— Il est plus agréable de croire, dit Marcueil, que la « certaine herbe » a été ajoutée par un copiste de complexion timide, afin de matelasser l’esprit des lecteurs contre une stupeur qu’il eût jugée trop vive.
— Avec ou sans herbe... en un jour ? C’est-à-dire un seul jour, unique, dans la vie d’un homme ? s’enquit Mme de Saint-Jurieu.
— Ce qu’on fait un jour, on peut, à plus forte raison, le faire tous les jours, dit Marcueil... l’accoutumance... Mais si cet homme était très exceptionnel, il est en effet possible qu’il ait réussi à se confiner dans l’éphémère... On peut supposer aussi qu’il occupait son temps de pareille manière tous les jours et qu’il n’a admis qu’une fois des spectateurs.
— Un Indien ? méditait Henriette Cyne ; un homme rouge avec un tomahawk et des scalps, comme dans Fenimore Cooper ?
— Non, mon enfant, dit Marcueil : ce que nous appelons aujourd’hui un Hindou ; mais le pays n’y fait rien. Je suis de votre avis, cette phrase de Rabelais sonne majestueusement : « l’Indien tant célébré par Théophraste », et il serait regrettable que ce ne fût pas un vrai Indien, Delaware ou Huron, afin de réaliser votre décor imaginaire.
— Un Hindou ? fit le docteur. Au fait, si l’invraisemblance n’était pas si flagrante... l’Inde est le pays des aphrodisiaques.
— Le chapitre XX du livre IX de Théophraste d’Erèse est en effet consacré aux aphrodisiaques, dit Marcueil ; mais je vous répète — et il s’animait un peu et ses yeux brillaient sous son lorgnon — que je crois que ni la drogue ni la patrie n’ont d’importance, et qu’il y aurait même plus de raisons pour qu’un homme blanc... Mais, ajouta-t-il presque à part, d’un homme de pays singuliers on jugerait la prouesse moins singulière, moins incroyable... puisqu’il paraît que c’est une prouesse... ! Dans tous les cas, ce qu’un homme a fait, un autre le peut faire.
— Savez-vous bien qui a dit le premier ce que vous ruminez là ? interrompit Mrs. Gough, qui avait de la lecture.
— Ce que... ?
— Justement, votre phrase : « Ce qu’un homme a fait... »
— Ah ! oui, mais je n’y pensais pas. Cela est écrit... parbleu, dit Marcueil, dans les Aventures du Baron de Münchhausen.
— Je ne connais pas cet Allemand, dit le général.
— Un colonel, général, souffla Mrs. Gough, un colonel de hussards rouges... en français, M. de Crac.
— J’y suis : histoires de chasse, dit le général.
— En vérité, monsieur, dit à Marcueil Mme de Saint-Jurieu, il était impossible d’insinuer plus spirituellement que le record de l’Indien ne serait battu que par... voyons... cet autre Peau-Rouge, un hussard... rouge... ayant beaucoup d’imagination !
— C’est donc là, ajouta Henriette Cyne, où vous vouliez en venir et où... vous nous avez fait naviguer ! Vous avez fort habilement clos les enchères en mettant comme...
— Plus offrant, allez donc, dit Saint-Jurieu.
— ... Quelqu’unà qui les... paroles ne coûtent rien.
— Il suffit d’avoir la langue bien pendue, dit le général.
— Comme en Afrique, fit Henriette... J’ai dit une bêtise.
— Messieurs, dit assez haut et très cérémonieusement André Marcueil, je crois que le colonel baron de Münchhausen a fait tout ce qu’il a dit, et au-delà.
— Alors, ce n’est pas fini, les enchères ? s’intéressa Mrs. Gough.
— Ça devient un peu rasant, dit Henriette Cyne.
— Voyons, Marcueil, dit Bathybius, il est insensé qu’un homme saute à cheval un étang, comme ce mythique baron, fasse volte-face au milieu s’apercevant qu’il n’a pas pris assez d’élan, et se ramène, lui et son cheval, au rivage en se soulevant à la force du poignet par sa propre queue ?
— Les militaires portaient en ce temps-là, à l’ordonnance, « tous les cheveux dans la queue », interrompit Arthur Gough avec plus d’érudition que d’à-propos.
— ... Cela est contraire à toutes les lois physiques, acheva Bathybius.
— Cela n’a rien d’érotique, observa distraitement le sénateur.
— Ni d’impossible, riposta Marcueil.
— Monsieur se moque de vous, dit à son mari Pusice-Euprépie.
— Le baron n’a eu qu’un tort, poursuivit André Marcueil : c’était de raconter après ses aventures. S’il est, je le veux bien, assez étonnant qu’elles lui soient arrivées...
— Sûr ! cria Henriette Cyne.
— En supposant, bien entendu, qu’elles lui soient arrivées, s’obstina plus posément le docteur.
— S’il est étonnant qu’elles lui soient arrivées, énonça imperturbablement Marcueil, il l’est beaucoup moins qu’on n’y ait pas ajouté foi. Et c’est fort heureux pour le baron ! Car peut-on imaginer l’existence insupportable que mènerait dans la société envieuse et malveillante des hommes celui qui aurait dans sa vie de tels miracles. On le rendrait responsable de toutes les actions inexpliquées et de tous les crimes impunis, comme on brûlait jadis les sorciers...
— On l’adorerait comme Dieu, dit Ellen Elson que son père avait rappelée depuis que la conversation était redescendue, en l’honneur du baron de Münchhausen, à la portée des jeunes filles.
— Et de quelle liberté ne jouirait-il pas, achevait Marcueil, si l’on pense que, commît-il des crimes, l’incrédulité universelle lui fournira ses alibis !
— Alors, monsieur, chuchota Mrs. Gough, comment avez-vous été si près, tout à l’heure, d’imiter le baron ?
— Je n’ai rien raconté après, chère madame, dit Marcueil, n’étant malheureusement pas de ceux qui ont des aventures qui méritent d’être racontées...
— Quand racontez-vous, alors... avant ? dit Henriette Cyne.
— Raconter quoi ? et avant quoi ? répliqua Marcueil. Voyons, petite fille, laissons ces « histoires de chasse », comme dit très bien notre vieil ami le général.
— Bravo, mon cher ! moi, je ne crois qu’à ce qui est croyable, approuva Sider.
Ellen Elson s’était approchée d’André Marcueil, plus voûté que jamais, plus vieilli par sa barbe touffue et les yeux plus éteints derrière le lorgnon. Il était, dans ses impersonnels vêtements de soirée, plus falot et plus lamentable qu’un masque de carnaval : du verre, de l’or et des poils dérobaient sa face ; les dents mêmes étaient invisibles derrière l’embroussaillement de la moustache tombante. La vierge mit son regard dans le regard sans prunelle du lorgnon :
— Je crois à l’Indien murmura-t-elle.

II.

Le cœur ni à gauche ni à droite

Sauf pour naître, André Marcueil n’eut d’abord point de contact avec la femme, étant allaité par une chèvre, comme un simple Jupiter.
Jusqu’à douze ans, élevé, son père mort, par sa mère et une sœur aînée, il avait vécu une enfance d’une pureté méticuleuse — si le catholicisme a raison d’appeler pureté la négligence, sous la menace de peines éternelles, de certaines parties du corps.
À douze ans, vêtu encore d’une blouse lâche et de culottes bouffantes, les jambes nues, il atteignit la solennité de sa première communion, et un tailleur lui prit mesure de son premier costume d’homme.
Le petit André ne comprit pas très bien pourquoi les hommes — qui sont les petits garçons qui ont plus de douze ans — ne peuvent plus être habillés par une couturière... et il n’avait jamais vu son sexe.
Il ne s’était jamais regardé que tout vêtu dans une glace, au moment de sortir. Il se jugea très laid sous le pantalon noir... et pourtant ses jeunes camarades étaient si fiers de l’inaugurer !
Le tailleur, du reste, trouvait aussi que le costume de sa façon n’allait pas très bien. Quelque chose, au-dessous de la ceinture, faisait un gros pli disgracieux. Le tailleur chuchota quelques paroles embarrassées à la mère, qui rougit, et Marcueil perçut vaguement qu’il avait quelque difformité — sans quoi on n’aurait pas parlé de lui, en sa présence, à voix si basse — ... qu’il n’était pas fait comme tout le monde.
« Être fait comme tout le monde, quand il serait grand », devint une obsession.
— À droite, disait le tailleur, mystérieusement, comme pour ne pas effrayer un malade. Sans doute entendait-il le cœur est à droite.
Et pourtant, le cœur peut-il être, même chez les grandes personnes, au-dessous de la ceinture ?
Le tailleur restait perplexe, lissant, sans penser à mal, l’endroit insolite avec son pouce.
Réessayage le lendemain, après retouche, et sur nouvelles mesures, qui ne s’ajustèrent pas mieux.
Car, entre à gauche et à droite, il y a une direction : au-dessus.
André, de qui sa mère, comme toutes les mères nées et même les autres, voulait faire un soldat, se jura de ne plus être une cause de laissé-pour-compte chez les tailleurs, et calcula qu’il avait huit ans pour corriger sa difformité avant la honte de la dévoiler devant le conseil de révision.
Comme il restait assidûment chaste, il n’eut point d’occasions de s’entendre dire si c’était vraiment une difformité.
Et quand il en vint à connaître des filles — ce qui est rituel après le baccalauréat de rhétorique, et Marcueil avait une dispense d’un an, soit un an d’avance — les filles durent s’imaginer qu’il n’était, comme les hommes, « homme » que quelques instants, puisqu’il n’était monté chez elles que « pour un moment ».
Pendant cinq ans, la prose de l’Église le hanta :
Hostemque nostrum comprime...
Pendant cinq ans, il mangea du bromure, but du nénuphar, tâcha à s’exténuer d’exercices physiques, ce qui n’aboutit qu’à le rendre très fort, se brida de lanières et coucha sur le ventre, opposant à la révolte de la Bête tout le poids de son corps dense de gymnaste.
Plus tard, beaucoup plus tard, il réfléchit qu’il n’avait peut-être travaillé qu’à abaisser une force qui ne se serait point révélée si elle n’avait eu une destinée à accomplir.
Par réaction, il eut alors, avec frénésie, des maîtresses, mais ni elles, ni lui ne goûtèrent de plaisir : c’était, de son côté, un besoin, si « naturel » ! et du leur, une corvée.
Avec logique, il essaya des vices « contre nature », juste le temps d’apprendre, par expérience, quel abîme séparait sa force de celle des autres hommes.
Sa mère mourut, et il trouva dans des papiers de famille la mention d’un ancêtre étrange, un peu son aïeul, quoique n’ayant point contribué à le procréer, son grand-oncle maternel, mort trop tôt et qui lui avait sans doute légué « ses pouvoirs ».
À l’acte de décès était jointe une note d’un docteur dont nous reproduisons le style naïf et incorrect, et il était cousu de gros fil noir, un bout de linceul empesé de singulières macules.
« Auguste-Louis-Samson de Lurance, mort le 15 avril 1849, à l’âge de vingt-neuf mois et treize jours, par suite de vomissure verte non interrompue ; ayant conservé jusqu’au dernier soupir une fermeté de caractère beaucoup au-dessus de son âge, l’imagination beaucoup trop féconde (sic) joint à cela son organisme trop précoce sous le rapport de certain développement, ont puissamment contribué aux regrets de douleur où il a plongé sa famille pour toujours. Que Dieu lui soit en aide ! »
Dr (Illisible).
Et maintenant, un monstre, un « phénomène humain » traqué par quelque barnum n’eût pas déployé plus d’ingéniosité qu’André Marcueil pour se confondre avec la foule. La conformité avec l’ambiance, le « mimétisme » est une loi de la conservation de la vie. Il est moins sûr de tuer les êtres plus faibles que soi que de les imiter. Ce ne sont pas les plus forts qui survivent, car ils sont seuls. C’est une grande science que de modeler son âme sur celle de son concierge.
Mais pourquoi Marcueil éprouvait-il le besoin de se cacher et de se trahir à la fois ? De nier sa force et de la prouver ? Pour vérifier si son masque tenait bien, sans doute...
Peut-être aussi était-ce « la bête » qui, à son insu, sortait.

III.

C’est une femelle, mais c’est très fort

Les hôtes partaient.
En un flot double, leurs silhouettes enveloppées de fourrures s’épandirent à droite et à gauche du haut perron.
Puis, sous les globes électriques des cinq potences de fer jalonnant irrégulièrement l’avenue, ce fut le mouvement d’autres lumières, le clapotis du pas de chevaux, le vrombissement de quelques autos.
William Elson et sa fille, avec les Gough, s’éloignaient sur une fantastique machine, écarlate et renâclante, qui, en un petit nombre de grands bonds glissés, disparut.
Les divers véhicules s’échelonnèrent, et il n’y eut bientôt d’autre bruit devant le château que le murmure de l’eau courante des douves.
Lurance, héritage maternel d’André Marcueil, avait été construit sous Louis XIII ; mais il paraissait la chose la plus naturelle du monde que ses immenses lampadaires forgés se complétassent de lampes à arc, et que la force de ses eaux vives fût motrice de machines chargées d’alimenter les feux électriques. De même, il semblait que les allées à perte de vue dont les rayons larges se soumettaient tous les horizons n’avaient point été tracées pour servir au rampement de carrosses, mais que l’architecte, par quelque obscure prescience de génie, les avait destinées, trois cents ans d’avance, aux véhicules modernes. Il est certain qu’il n’y a point de raison que les hommes travaillent à faire durable s’ils ne supposent confusément que leur œuvre a besoin d’attendre quelque surcroît de beauté, qu’ils sont incapables de lui fournir aujourd’hui, mais que lui réserve le futur. On ne fait pas grand, on laisse grandir.
Lurance est distant de peu de kilomètres, au sud-ouest, de Paris ; et Marcueil, selon toute évidence bizarrement énervé par la conversation de la soirée, déguisa son désir de diversion sous l’aspect d’une prévenance envers ses hôtes : il reconduisit lui-même à Paris le docteur et le général.
Par égard pour ce dernier, rebelle aux locomotions nouvelles, et comme il n’y a point de gare près de Lurance, il avait fait atteler un coupé.
Le temps était sec, clair et froid. La route sonnait comme du carton. En moins d’une heure ils atteignirent l’Étoile, et comme il n’était pas tard — à peine deux heures du matin — ils entrèrent dans un bar anglais.
— Bonjour, Marc-Antony, dit Bathybius au barman.
— Vous êtes un habitué, dit le général.
— Ce grand gaillard a-t-il donc la jouissance légitime d’un nom si shakespeariennement romain ? demanda Marcueil.
— On m’a raconté en effet, répondit Bathybius, qu’il était redevable de cet historico-dramatique sobriquet à la solennité extraordinaire avec laquelle il allocutionne ses clients, solennité qui ne serait comparable qu’à celle du Marc-Antoine de Shakespeare prononçant le classique discours sur la tombe de César. Et ses clients, jockeys, entraîneurs, palefreniers, boxeurs, tous fort amis des rixes, ont fort souvent besoin d’être allocutionnés.
— J’espère que nous en jugerons tout à l’heure, cela nous distraira, dit Marcueil.
On les servit. Le général but du stout, le docteur du pale-ale, et Marcueil, qui décidément — sauf quand il s’amusait à énoncer quelque théorème paradoxal — pratiquait le neutre, demanda un mélange égal des deux bières, le half-and-half.
En dépit du pronostic du docteur, le bar était calme, juste assez bourdonnant de conversations pour isoler la leur.
Le docteur ne put s’empêcher de revenir, pour en railler discrètement Marcueil, aux propos tenus à Lurance. Au fond, il était quelque peu irrité que son ami, même par plaisanterie, n’eût pas laissé le dernier mot à son autorité d’homme de science célèbre.
— À présent que nous sommes entre hommes, dit-il, une petite remarque pour en finir avec vos mythologies : ces Proculus, Hercule et autres héros fabuleux ne trouvaient pas encore assez honorables leurs exploits numériques et non moins fabuleux que leurs auteurs. C’était « un jeu » comme vous dites : aussi jouaient-ils la difficulté. Des vierges ! beaucoup de vierges ! Or, c’est une vérité médicale...
— Et expérimentale, car je vois ce que vous allez dire, interrompit le général.
— C’est une vérité médicale que le baiser de la vierge est assez difficile et douloureux pour ôter à l’homme l’envie ou la possibilité de le répéter si souvent.
— Notre chaste ami n’avait pas pensé à cela, dit le général.
— La réponse est simple, dit Marcueil. Pour prendre un exemple historique -- ou mythologique si vous aimez mieux l’appeler ainsi -- on doit évidemment admettre qu’Hercule était dans toute sa personne supérieur aux autres hommes en... comment dirai-je ? en stature, en corpulence...
— Calibre, dit le général. Il n’y a pas de dames et puis c’est un terme d’armurerie.
— Les gynécologues connaissent la mesure demi-vierge, poursuivit Marcueil ; admettons que d’une pratique moins courante soit la mesure... demi-dieu, il reste établi que pour... certains hommes, toutes les femmes sont vierges... un peu plus, un peu moins...
— Que la conclusion ne s’étende pas au-delà des prémisses, s’il vous plaît, réclama le docteur ; ne dites point : certains hommes ; Hercule tout seul, si vous voulez...
— Et il n’est pas là, crut devoir ajouter finement le général.
— Il... n’est pas là, en effet... j’oubliais, dit d’un accent étrange Marcueil ; alors, autre exemple : supposez qu’une femme subisse un certain nombre d’assauts sexuels, vingt-cinq... pour fixer les idées, comme disent les professeurs...
— Il y a dans une féerie : « Encore une étoile dans mon assiette ! » grogna, mi-fâché, le docteur. Assez de paradoxes, mon cher, n’en jetez plus... si vous voulez que nous discutions scientifiquement... quoique ce soit tout discuté.
— Vingt-cinq hommes différents, pour vous complaire docteur !
— C’est plus naturel, dit le général.
— Dites plus scientifique, corrigea, avec une douceur inattendue, Bathybius.
— Que se passera-t-il physiologiquement ? les tissus impressionnés se resserreront...
Le docteur pouffa :
— Ah ! non, par exemple, se relâcheront, et à moins que cela.
— Où avez-vous vu cette bêtise ? dit le général. Est-ce encore un exemple historique ?
— C’est encore et toujours fort simple, reprit Marcueil : la femme connue dans l’histoire pour avoir essuyé en un jour plus de vingt-cinq amants, c’est...
— Messaline, s’écrièrent les deux autres.
— Vous le dites. Or il y a un vers de Juvénal que personne n’a su traduire, et si quelqu’un l’a compris il n’a pu en publier le vrai sens, parce que ses lecteurs l’auraient jugé absurde. Voici le vers :
...Tamen ultima cellam
Clausit, adhuc ardens RIGIDAE tentigine vulvae.
— Il y a après, dit le docteur : Et lassata viris nec dum satiata recessit.
— Nous savons, dit Marcueil ; mais la critique moderne a prouvé que ce vers, comme tous les vers célèbres, a été interpolé. Les vers célèbres sont comme les proverbes...
— La sagesse des nations, dit le général.
— Vous avez fort subtilement deviné, général. Vous ne disconviendrez point que les nations sont dues au rassemblement d’un très grand nombre de premiers venus...
— Ah ! par exemple ! commença le général.
— Écoutez donc, général, dit Bathybius, cela devient intéressant. Vous expliquiez, Marcueil ?...
— Que Messaline, sortant des bras de vingt-cinq amants, ou de beaucoup plus, est -- je traduis littéralement -- encore ardente (j’entends : maintenue encore ardente) par... Les mots français deviennent un peu gros, même entre hommes, et le reste du latin se comprend tout seul.
— Oui, je comprends le dernier mot du vers, dit le général, qui reprit du stout.
— Ce n’est pas celui-là qui est important, dit Marcueil, mais son qualificatif : RIGIDAE.
— Je ne vois pas le moyen de réfuter votre interprétation, dit Bathybius ; mais... Messaline était une nymphomane, voilà tout. Cet exemple... hystérique ne prouve donc rien.
— Il n’y a de vraies femmes que les Messalines, murmura Marcueil sans qu’on l’entendît.
Il reprit :
— Les organes des deux sexes sont bien composés, docteur, des mêmes éléments, différenciés quelque peu ?
— Sensiblement, répondit le docteur. Où voulez-vous en venir, encore ?
— À ceci, qui est logique, dit Marcueil, qu’il n’y a point de raison pour qu’il ne se produise pas chez l’homme, à partir d’un certain chiffre, les mêmes phénomènes physiologiques que chez une Messaline.
— À savoir, rigidi tentigo veretri ?Mais c’est absurde, follement absurde, s’exclama le docteur. C’est même l’absence de ce phénomène indispensable qui s’opposera toujours à ce que l’homme dépasse, numériquement, ce qui reste bien les forces humaines !
— Pardon, docteur, il suit de mon... raisonnement que cette manifestation devienne permanente et plus exaspérée à mesure que l’on s’éloigne, les ayant franchies vers l’infini numérique, des forces humaines ; et qu’il y ait avantage, par conséquent, à les franchir dans le plus court délai possible, ou, si l’on veut, imaginable.
Bathybius ne daigna pas répondre. Quant au général, il s’était désintéressé de la conversation.
— Autre question, docteur, s’obstina Marcueil. N’êtes-vous point d’avis qu’un homme qui, sur un million d’occasions, n’en saisit qu’une, est un homme modéré ? en matière sexuelle, un homme continent ?
Le docteur le regarda.
— Or, docteur, je ne vous apprendrai pas que le nombre d’occasions offertes par la nature à l’acte de la reproduction, le nombre d’ovules est, chez chaque femme, de...
— Oui, dix-huit millions, dit sèchement Bathybius.
— Dix-huit par jour, cela n’a donc rien de surnaturel ! Une fois sur un million ! Et je suppose un homme sain ; mais vous avez bien observé des cas pathologiques ?
— Sans doute, dit Bathybius, bourru : priapisme, satyriasis, mais ne jugeons pas sur des maladies.
— Et l’influence d’excitants ?
— Si nous écartons les maladies, écartons les aphrodisiaques.
— Les aliments de réserve, alors, l’alcool ? Car c’est bien un suraliment, quelque chose comme la viande de bœuf, les œufs à la coque ou le fromage de gruyère ?
— Vous en avez, des définitions, répliqua Bathybius, devenu soudain tout à fait réjoui. Je crois entendre notre ami Elson. Je vois décidément que vous n’avez pas été une minute sérieux. Ça vaut mieux. Et puis l’alcool sclérose les tissus.
— Quoi ? dit le général.
— Les durcit, dit Bathybius. Les artères des alcooliques se sclérosent, ce qui leur constitue une vieillesse prématurée.
— Eh bien, dit Marcueil... ne bondissez pas, docteur : certain... « phénomène indispensable », comme vous dites, ne serait-il pas une sclérose ?
— C’est rigolo, dit Bathybius, mais c’est enfantin. Histologiquement, c’est idiot. Expérimentalement, il n’y a rien de moins viril qu’un alcoolique. Commode, l’alcool, pour conserver les enfants ; mais pas, que je sache, pour les faire !
— Et un alcoolisé ? dit Marcueil.
— L’effet ne dure pas, car le danger de l’alcool est que la réaction qu’il produit dépasse l’excitation.
— Vous êtes un savant, docteur, un grand savant, le plus savant de votre temps, ce qui, hélas ! implique que vous êtes de votre temps. Vous êtes mon vénérable aîné, docteur ; mais savez-vous ce qu’on professe aujourd’hui ? que notre génération nouvelle est toute jeune, c’est-à-dire que sa science est d’une fraction de siècle plus vieille que la vôtre : la réaction déprimante de l’alcool, dans certains tempéraments, précède l’excitation!
— Il n’est pas possible qu’elle précède, dit le docteur. Elle doit suivre une excitation antérieure.
— Vous dites alors, et j’en suis flatté, que moi et d’autres nous sommes la résultante de générations surexcitées par le sang des viandes et la force des vins... l’explosion d’une compression ! La mode des définitions change. Un peu plus près de l’âge de pierre, au dix-neuvième siècle par exemple, c’est ce qu’on aurait appelé « avoir de la race » ! Docteur, il est temps que les bourgeois —j’appelle de ce nom tous les fils de l’eau trouble et du pain pas blanc — commencent à boire de l’alcool, s’ils veulent que leur postérité nous vaille !
— Vous dites du mal de l’eau ? s’étonna le docteur.
— Mon cher Sangrado, ne vous alarmez pas : ce liquide n’a pas de goût plus particulièrement nauséeux, du moins en bains de pieds et en lavements ! C’est lui faire une place assez belle que le réserver à ces usages ! Donc, que penseriez-vous d’augmenter méthodiquement, en progression géométrique, je suppose, le régime d’un alcoolique ? continua Marcueil, qui paraissait prendre un vif amusement à taquiner le docteur. Que diriez-vous d’alcooliser un alcoolique ?
— Vous vous fichez de moi, grommela Bathybius, comme il l’avait répondu à William Elson.
— Je n’attache aucune importance à l’alcool, pas plus qu’à tout autre excitant, s’excusa Marcueil, mais je crois supposable qu’un homme qui ferait l’amour indéfiniment n’éprouverait pas plus de difficulté à faire n’importe quoi d’autre indéfiniment : boire de l’alcool, digérer, dépenser de la force musculaire, etc. Quelle que soit la nature des actes, le dernier est pareil au premier, comme dans une route, si les Ponts-et-Chaussées n’ont point fait erreur, le dernier kilomètre est égal au premier.
— La science a d’autres convictions là- dessus, dit le docteur qui se fâchait. Ailleurs que dans le domaine de l’impossible, que les savants n’admettent point, vu que là ils n’ont point de chaire, les énergies ne se développent — et pas indéfiniment, encore ! — que lorsqu’elles sont spécialisées : un lutteur n’est pas un étalon ni un penseur ; l’Hercule universel n’a existé ni n’existera jamais ; et quant aux bienfaits de l’alcoolisme : les taureaux ne boivent que de l’eau !
— Dites donc, docteur, demanda le plus innocemment qu’il put Marcueil, vous n’avez pas essayé de leur faire boire de l’alcool ?
Mais Bathybius n’entendait plus : il était parti en fermant avec fracas la porte du bar. Il habitait d’ailleurs à deux pas.
Alors il se passa quelque chose :
Marc-Antoine tressaillit, se détira comme un lion qui va bondir, se dressa avec une gradation savante au-dessus de son comptoir, étendit les bras, toussa et dit posément :
— Order, please !
Ce fut tout, et il se rassit.
Le général, gêné par l’algarade du docteur, s’efforça de changer le cours des pensées d’André Marcueil :
— Charmante soirée, tantôt, dit-il. Vous aviez beaucoup de monde. André sursauta, avec une véhémence que ne justifiait point l’originalité de la remarque.
— À propos, général, c’est à vous que je dois l’honneur d’avoir reçu M. William Elson. C’est un savant de grande valeur.
— Peuh ! dit le général, dans l’intention louable, encouragée par le stout, de faire le modeste, comme s’il eût pris le compliment pour lui-même ; un chimiste sans importance, ne parlons pas de cela, mon cher ; la chimie, qu’est-ce, entre nous, mon jeune ami ? c’est comme une espèce de photographie dont on ne peut jamais encadrer les épreuves.
— Et... dit encore André, qui hésita... Cette jeune fille, mademoiselle Elson ?
— Peuh! s’écria le général, qui était lancé maintenant dans l’art de décliner les louanges, d’un galop à traverser l’Afrique ; peuh ! un petit bout de femme...
Il n’entrevit pas lui-même ce qu’allait être la fin de sa phrase, mais on pouvait la supposer péjorative.
André Marcueil se dressa, ébranlant la table et renversant les pintes d’étain ;  son visage, animé d’une colère subite, se pencha vers le général, et son lorgnon sauta comme si ses regards avaient eu le pouvoir de se lancer à la joue de son interlocuteur.
Le général fut estomaqué, et encore plus quand il entendit siffler cette menace baroque :
— Général, je vous croyais quelque... galanterie française ! Je devrais vous casser en deux, mais ce n’est pas la peine, vous n’êtes pas assez fort !
Order, please ! Order ! tonna en même temps la voix de Mr. Marc-Antony, qui couvrit celle de Marcueil.
Le général s’imagina avoir mal entendu ; d’abord parce qu’il ne comprit pas quel motif Marcueil pouvait avoir de se fâcher, ensuite parce qu’il le vit renverser les pintes. Il interpréta, pour le repos de sa cervelle :
«... Ce stout n’est pas assez fort. »
— Barman ! appela-t-il. Et à Marcueil :
— Qu’est-ce que vous prenez ?
Mais Marcueil paya, empoigna le général sous le bras et l’emmena à grands pas, d’abord hors du bar, puis -- enjoignant d’un signe à son coupé de les attendre à la même place -- dans la direction du Bois de Boulogne.
— Mais ce n’est pas mon chemin pour rentrer, protesta le général : j’habite à Saint- Sulpice !
Il rumina :
— Il est ivre sans doute, quoique ni lui ni moi n’ayons bu. Holà, mon vieux, -- mon jeune ami, veux-je dire, -- nous faisons fausse route. Si vous n’êtes pas d’aplomb -- je comprends ça, j’ai été jeune aussi -- voulez-vous que je vous ramène à votre voiture ?
— Vous n’êtes pas assez fort, répondit avec tranquillité André Marcueil.
— Hein ? elle est raide celle-là, répondit l’autre, en secouant le bras de Marcueil.
Celui-ci recula.
— Où est-il passé ? chercha le général. Ça parle d’Hercule et ça se laisse démolir par la poignée de main d’un vieillard. Mais où êtes-vous, mon jeune ami ? la nuit est-elle si noire, ou seriez-vous devenu nègre ? Il fredonna :
Un nègre fort comme un Hercule
Fut attaqué par un soldat...
— Nous sommes arrivés, dit Marcueil.
— Où ça ? s’étonna Sider. Chez vous ? Chez moi ? Une forme blanche s’ébouriffa près d’eux, ainsi que s’illumine le globe laiteux d’une veilleuse. Deux notes, comme de violoncelle, ululèrent. Plus loin, des griffes coururent et un glapissement traîna.
— Les chacals ?
Puis tout de suite, et avec cette grande facilité de ne point s’ébahir qu’ont les âmes pures, le général s’esclaffa :
— Quand et par où sommes-nous entrés ? C’est fermé la nuit ! Ah ! j’y suis ! fallait donc le dire, mon jeune ami, que vous aviez un domicile au Jardin d’Acclimatation, à moins que ce ne soit celui de votre maîtresse ! Cela n’a rien d’étonnant, vous êtes si excentrique! J’aurais dû m’en douter.
Un ara cria, rauque, les deux syllabes de son propre nom ; les chiens sauvages grognèrent derrière leur grille, et le harfang des neiges, dans sa cage étroite, fixa les deux hommes de ses yeux blonds.
— Je n’habite pas ici et je n’ai pas de maîtresse ; mais ici habite quelque chose d’assez fort pour que je joue avec, dit lentement André Marcueil.
Ils marchèrent le long des enclos ; de grandes formes noires bondirent, les suivant, chacune en deçà des barrières, et, au fur et à mesure de la promenade, d’autres surgirent.
— Ah ça! Il est vraiment saoul, dit le général. Drôle d’endroit pour chercher la petite bête.
L’éléphant, dans sa maison, trompeta et ses vitres vibrèrent.
— Veut-il boxer avec les kangourous ? Mais on faisait ça au cirque il y a trente ans, et ça s’est trop vu ! Voyons, mon vieux, allons-nous-en, c’est bien assez d’avoir escaladé la clôture, car les gardes du Bois nous embêteront : je sais ce que c’est que la discipline !
À leur droite, l’Aquarium s’élevait, glauque. Marcueil tourna à gauche, et le général respira, car là cessaient les parcs d’animaux, et il n’avait plus à craindre quelque folie d’ivrogne téméraire de la part de son compagnon.
— Regardez, je vais tuer la bête, dit Marcueil, très calme.
— Quelle bête ? Tu es saoul, mon vieux... jeune ami, dit le général.
— La bête, dit Marcueil.
Devant eux, trapue, sous la lune, s’accroupissait une chose de fer, avec comme des coudes sur ses genoux, et des épaules, sans tête, en armure.
— Le dynamomètre ! s’exclama, hilare, le général.
— Je vais tuer cela, répéta avec obstination Marcueil.
— Mon jeune ami, dit le général, quand j’avais votre âge et même moins, que j’étais « taupin » à Stanislas, j’ai souvent dépendu des enseignes, dévissé des vespasiennes, volé des boîtes au lait, enfermé des pochards dans des corridors, mais je n’ai pas encore cambriolé de distributeur automatique ! Il n’y a pas à dire, tu prends ça pour un distributeur automatique ! Enfin, il est saoul... Mais fais attention, il n’y a rien là-dedans pour toi, mon jeune ami !
— C’est plein, plein de force, et plein, plein de nombre là-dedans, causait tout seul André Marcueil.
— Enfin, condescendit le général, je veux bien t’aider à casser cela, mais comment ? Coups de pied, coups de poing ? Tu ne voudrais pas que je te prête mon sabre ? pour le mettre en deux morceaux !
— Casser cela ? oh non, dit Marcueil : je veux tuer cela.
— Gare la contravention, alors, pour bris de monument d’utilité publique!dit le général.
— Tuer... avec un permis, dit Marcueil. Et il fouilla dans la poche de son gilet et en tira une pièce de dix centimes, française.
La fente du dynamomètre, verticale, luisait.
— C’est une femelle, dit gravement Marcueil. Mais c’est très fort. La pièce de monnaie déclencha un déclic : ce fut comme si la massive machine, sournoisement, se mettait en garde.
André Marcueil saisit l’espèce de fauteuil de fer par les deux bras, et, sans effort apparent, tira :
— Venez, madame, dit-il.
Sa phrase s’acheva en un fracas de ferraille formidable, les ressorts rompus se tordaient sur le sol comme les entrailles de la bête ; le cadran grimaça et son aiguille vira affolée deux ou trois tours comme un être traqué qui cherche une issue.
— Trottons-nous, dit le général : cet animal, pour m’épater, a su choisir un instrument qui n’était pas solide.
Très lucides maintenant tous les deux, quoique Marcueil n’eût pas pensé à jeter les deux poignées qui lui faisaient des cestes brillants, ils refranchirent la clôture et remontèrent l’avenue, vers le coupé.
L’aube se levait, comme la lumière d’un autre monde.

Suite.

 





© Société des Amis d'Alfred Jarry, 2009
Secrétariat: Julien Schuh
149 bis rue Nationale
75013 Paris