Société des Amis d'Alfred Jarry
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Réactions face à Ubu

Rachilde
Alfred Jarry ou le surmâle de lettre

La vie d'Alfred Jarry connut son apogée lors de la fameuse représentation d'Ubu-Roi. II ne s'en aperçut point. Toujours pauvre, toujours indifférent, toujours ivre d'un mauvais alcool ou d'un trop beau rêve, épris d'un absolu à la fois mathématique et romanesque, il se laissa porter par cette furieuse vague de fond qui remuait la foule sans arriver à l’émouvoir lui-même et retomba de toute sa hauteur sans daigner se plaindre de la fatalité qui le sacrait bouffon royal et ne lui permettait même pas d'exploiter sa chance.
La première apparition, sur la scène de cette curieuse pièce eut lieu au théâtre de l'Œuvre, sous la direction de Lugné-Poe, le 10 décembre 1896, et ce fut Gémier qui tint le rôle particulièrement lourd du roi Ubu, lequel rôle avait d'abord été destiné à une marionnette, sorte de Karagheuz gaulois que la décence moderne ne permettait pas à un acteur de chair et d'os d’interpréter facilement. Ici, j'emprunterai à un article de Laurent Tailhade une pittoresque vision de la salle :
"...Le soir de cette première, les couloirs trépidaient, l'assistance était houleuse comme aux plus beaux jours du romantisme. C'était, toute proportion gardée, une bataille d'Hernani entre les jeunes écoles, décadentes, symbolistes, et la critique bourgeoise incarnée avec une lourdeur satisfaite dans la graisse du vieux Sarcey (et il y avait toutes les notoriétés du monde politique ou des gens de lettres : Rochefort et Willy, Arthur Meyer et Catulle Mendès). Poètes chevelus, esthètes crasseux et grandiloques, le ban et l'arrière-ban de la littérature nouvelle, discutaient, gesticulaient, échangeaient des médisances et des commérages de portier. La rédaction du Mercure de France, au grand complet, apportant dans ce hourvari une tenue élégante et plus discrète."
Avant le lever du rideau, un petit homme noir, en habit trop grand, les cheveux plaqués à la Bonaparte, le visage pâle et les yeux sombres, des yeux d'encre ou de mare profonde, surgit de derrière une table de conférencier pour pressentir le public au sujet de la situation géographique de l'action de la pièce. Il parla exactement dix minutes, d'un ton sec et froid, pour dire ceci :
"Mesdames, Messieurs, il serait superflu — outre el quelque ridicule que l'auteur parle de sa propre pièce - que je vienne ici précéder de peu de mots la réalisation d'Ubu-Roi après que de plus notoires en ont voulu parler : dont je remercie, et avec eux tous les autres, MM. Silvestre, Mendès, Scholl, Lorrain et Bauer, si je ne croyais que leur bienveillance a vu le ventre d'Ubu gros de plus de satiriques symboles qu'on ne l'en a pu gonfler pour ce soir. Le swedenborgien docteur Mises a excellemment comparé les œuvres rudimentaires aux plus parfaites et les êtres embryonnaires aux plus complets, en ce qu'aux premiers manquent tous les accidents, protubérances et qualités, ce qui leur laisse la forme sphérique ou presque, comme est l'ovule et M. Ubu ; et aux seconds s'ajoutent tant de détails qui les font personnels qu'ils ont pareillement forme de sphère en vertu de cet axiome que le corps le plus poli est celui qui présente le plus grand nombre d'aspérités. C'est porquoi vous serez libres de voir en M. Ubu les multiples allusions que vous voudrez, ou un simple fantoche, la déformation par un potache d'un de ses professeurs qui représentait pour lui tout le grotesque qui fût au monde. C'est cet aspect que vous donnera aujourd'hui le théâtre de l'Œuvre. Il a plu à quelques acteurs de se faire pour deux soirées impersonnels et de jouer enfermés dans un masque afin d'être bien exactement l'homme intérieure et l'âme des grandes marionnettes que vous allez voir. La pièce ayant été montée hâtivement et surtout avec un peu de bonne volonté, Ubu n'a pas eu le temps d'avoir son masque véritable, d'ailleurs très incommode à porter, et ses comparses seront, comme lui, décorés plutôt d'approximations. Il était très important que nous eussions, pour être tout à fait marionnettes (Ubu-Roi est une pièce qui n'a jamais été écrite pour marionettes mais pour des acteurs jouant en marionnettes, ce qui n'est pas la même chose), une musique de foire, et l'orchestration était distribuée à des cuivres, gongs et cornes de trompettes marines que le temps a manqué pour réunir. N'en voulons pas trop au théâtre de l'Œuvre  : nous tenions surtout à incarner Ubu dans la souplesse du talent de M. Gémier et c'est aujourd'hui et demain les deux seuls soirs où M. Ginisty, et l'interpretation de Villiers de l'Isle-Adam, aient la liberté de nous le prêter. Nous allons passer aux trois actes qui sont sus et deux qui sont sus aussi grâce à quelques coupures. J'ai fait toutes les coupures qui ont été agréables aux acteurs, même de plusieurs passages indispensables au sens et à l'équilibre de la pièce, et j'ai maintenu pour eux des scènes que j'aurais volontiers coupées. Car si marionettes que nous voulions être, nous n'avons pas suspendu chaque personnage à un fil, ce qui eût été sinon absurde, du moins bien compliqué pour nous ; et par suite nous n'étions pas certain de l'ensemble de nos foules alors qu'à Guignol un faisceau de guindes et de fils commande toute une armée. Attendons-nous à voir des personnages notables comme M. Ubu et le Tsar forcés de caracoler en tête à tête sur de chevaux de carton que nous avons passé la nuit à peindre afin de remplir la scène. Les trois premiers actes, du moins, et les dernières scènes seront joués intégralement tels qu'ils ont été écrits. Nous aurons un décor parfaitement exact, car de même qu'il est un procédé facile pour situer une pièce dans l'éternité, à savoir de faire par exemple tirer, en l'an mil et tant, des coups des revolver, vous verrez des portes s'ouvrir sur des plaines de neige sous un ciel bleu, des cheminées garnies de pendules se fendre afin de servir de portes et des palmiers verdir au pied des lits afin que les broutent de petits éléphants perchés sur les étagères. Quant à notre orchestre qui manque, on n'en regrettera que l'intensité et le timbre, divers pianos et timbales exécutant les thèmes d'Ubu derrière la coulisse. Pour l'action qui va commencer, elle se passe en Pologne, c'est-à-dire nulle part."
Et le petit homme noir, vêtu de son habit trop grand, c'est-à-dire Alfred Jarry, salua d'un mouvement assez pareil au geste d'un pantin qui se casse, et disparut derrière le rideau.
Je veux ajouter à ce compte rendu de la conférence d'Alfred Jarry le commentaire qu'en fit A. Ferdinand Hérold, alors critique dramatique au Mercure de France :
"Cette brève et spirituelle allocution est, nous semble-t-il, la plus fine critique qu'on puisse faire d'Ubu-Roi. Je veux cependant dire que cette extraordinaire fantaisie, dont quelques-uns affectent de se scandaliser, est l'œuvre la plus vraiment irrespectueuse qu'on ait, depuis longtemps, écrite ; il n'y a guère de préjugé, si vivace qu'il soit encore, qui n'y soit raillé, et M. Alfred Jarry aura le rare le rare honneur de créer un type, celui d'Ubu. N'avons-nous pas déjà, quelques jours à peine après la représentation, lu un article où M. Rochefort, voulant exprimer tout le mépris qu'il a pour le ministre actuel, comparait M. Méline et ses collègues au Père Ubu? Et, en somme, Ubu n'est-il pas, professeur ou politicien, l'homme du gouvernement ?..."
Or, on était venu en foule, comme l'a constaté plus haut Laurent Tailhade, parce qu'en ce temps-là les théâtres dits théâtres d'avant-garde n'étaient pas aussi nombreux qu'aujourd'hui et ne divisaient pas le courant de l'opinion en multiples cascades. Il y avait un Théâtre libre, il y a avait un Théâtre d'art, et on savait à peu près d'où soufflait le vent. On croyait encore à la bonne foi des jeunes, sinon à leur génie, et on n'était pas encore blasé sur leur mépris du bon sens. On leur demandait un peu plus que du bruit et les gens du monde ou les snobs consentaient à payer leurs places pour autre chose que recevoir des poignées de haricots dans la figure.
Alfred Jarry fit pourtant en France le précurseur de tous les bouffons de lettres d'aujourd'hui, et malgré sa réelle valeur littéraire il fut la première victime offerte en holocauste à la folie furieuse de ceux qui veulent du nouveau, du nouveau jusqu'à l'absurde, et même jusqu'à l'impuissance de l'absurde. Déçus, cette fois-là, parce qu'ils comprenaient trop, ils prirent leur revanche, plus tard, en applaudissant frénétiquement des choses qu'ils ne comprenaient pas du tout... De même que les amateurs de peinture, après avoir laissé mourir de faim de grands peintres, se jetèrent, des billets de banque à la main, sur d'infâmes barbouilleurs que les marchands, s'entendant entre eux, firent monter à des cours fantastiques... à la bourse de la paresse!
Devant Ubu-Roi, simple satire de toutes les bonnes mœurs et surtout de la guerre, de la grande guerre qui devait venir, ils sifflèrent implacablement. Ce fut un charivari impressionant. Gémier orné d'un masque effroyable (pâle copie avant la lettre de l'effroyable masque à gaz de nos malheureux soldats) et du fond d'un nez en trompe d'éléphant, leur lança le mot, le fameux mot par lequel débute la pièce, mot du "parlage français", dit Laurent Tailhade, auquel Jarry avait ajouté une lettre qui lui donnait un accent neuf et la plus affirmative des sonorités : "Mer..dre!"
Un tel tumulte s'ensuivit que Gémier dut rester muet pendant un quart d'heure, et c'est long, un quart d'heure, à la scène!... Cela s'appelle : un trou. C'était même un vrai précipice ! Les gens de lettres riaient, mais les profanes, surtout les dames, n'en revenaient pas. On s'interpellait d'une loge à l'autre, on s'invectivait, si bien que Willy, agitant son fameux chapeau à bord plat, de légendaire mémoire, finit par crier au public : "Enchaînons!" comme estimant la scène à faire surtout dans la salle. Chaque fois, du reste, que le mot fut dit, au courant de la pièce, et il y est dit très souvent, il reçut le même accueil : cris de colère, d'indignation ou fou rire. Gémier, le père Ubu, cette excellente Mme France, la mère Ubu, en prirent leur parti et se montrèrent vraiment merveilleux de courage et de talent.
Les critiques impartiaux eurent tout de même, dans ce bouleversant tapage, la vision d'un type nouveau, quoique éternel, de Guignol-tyran, à la fois bourgeoisement poltron, lâchement cruel, avare, génialement philosophe, tenant par sa grandiloquences de Shakespeare et par son humanité primitive de Rabelais. On put deviner, dans son créateur, ceux qui savent lire, un érudit puisant aux bonnes sources, connaissant parfaitement ses classiques, grecs, latins ou français. Des phrases passèrent pardessus la rampe pour tomber dans l'immortalité. Je n'en veux citer qu'une :
"Mère Ubu, tu es bien laide, ce soir. Est-ce parce que nous avons des invités?"
Ce père Ubu devait, malgré toutes les réprobations et le scandale soulevé, entrer dans nos mœurs et s'y faire une place qu'on ne peut plus lui enlever. Voici un article du sagaces Catulle Mendès, demeuré encore assez romantique, le disciple d'Hugo, pour avoir bien saisi la portée de cette inoubliable soirée où l'on put prédire le règne du grotesque fantoche lancé. comme un ballon rouge, par la main d'un enfant terribles, très au-dessus de toutes les barrières de la vie courante :
Comme on le voit. Mendès, esprit subtil, très averti, ayant tout lu, tout étudié, possédant par excellence le flair du Juif intelligent et sachant dépouiller, le cas échéant, la réserve prudente inhérente à sa race, faisait un très beau sort à l'œuvre de Jarry, mais il ne pardonna pas à son auteur son indifférence de toute gloire ou réussite profitable. Il ne comprit pas plus cet enfant de génie en sa personnalité d'exeption fatale qu'il ne pouvait comprendre le puéril et génial Villiers de l'Isle-Adam, pour lequel, son meilleur ami, prétendait-il, souvent, il avait, lui Mendès, le monstre de grand talent, une sorte de haine superstitieuse. Si Jarry, le sacrilège, n'avait pas été aussi un réel catholique, il aurait pu, protégé par Catulle Mendès, arriver à la maîtrise de son art, parce que qui peut doit pouvoir moins. Or, Jarry, ne fit même pas un pas pour le remercier, au soir de son pseudo-triomphe, de lui avoir communiqué les épreuves de son papier.
"Dites donc", questionna Mendès ahuri par le dédain du triomphateur, "est-ce qu'il est mal élevé, en outre?"
"Non", lui répondis-je, "c'est plus grave, il est fou. Ce soir, il pense à autre chose et sa pièce ne l'intéresse plus!"
"Bien!", fit Mendès, "encore un phénomème, seulement, prévenez-le que l'on ne dérange pas en vain la grande publicité. S'il est en retard avec elle, elle ne lui pardonnera pas."
Je tançais Ubu qui remercia. Et Mendès avait raison. Alfred Jarry disparut presque sous le vilain masque de son fantoche, comme dévoré tout entier par ce goinfre. Qui donc connaît César-Antéchrist, le Surmâle, Messaline et les si amusantes Spéculations? Ce qu'était leur auteur? Au fond, un garçon triste et un violent résigné. Peut-être plus : un anormal dévoyé! Poète, donc excessif. Mais bien plus dilettante qu'homme de lettres. Il ne cherchait ni la réclame ni l'argent. Il avait horreur d'écrire dans les journaux parce qu'il y faut porter sa copie à heure fixe. Dessinateur original, il laissa traîner ses dessins sur toutes les tables de café... où ils ne furent pas perdus pour tout le monde. Il a été, qu'on le veuille ou non, l'animateur du mouvement cubiste en France. On n'a qu'à comparer ses bois gravés par lui-même avec les plus récentes créations de ce genre hermétique (je dis hermétique par une pure politesse). Alfred Jarry fut vraiment le premier fondateur de l'école que j'appellerai, faute d'expression plus technique : l'école des démons de l'absurde.
Dans le journalisme on emploie journellement les mots de son étrange vocabulaire sans savoir d'où ils viennent : qui n'a lu des diatribes contre M. Ubureau, personnage comique et malfaisant de notre belle ad-mi-nis-tra-tion? Et le voiturin à phynance... jusqu'aux charretiers qui, de temps à autre, ajoutaient l'r pour accentuer le mot-juron!...
Pauvre père Ubu : pillée, volée. déformée son œuvre gît, en puissance latente, dans toutes les œuvres qui l'ont plagiée... On a fait même beaucoup plus ironique : on l'a continuée, voir les plaquettes luxueuses d'Ambroise Vollard qui, sous tous les rapports, sont mieux que de l'Ubu!... Et le Potomac de Jean Cocteau? Et tant d'autres, plus habiles, plus savants, surtout plus mondains... car ils ont, pour les lancer haut, ces volants, les raquettes souples des salons princiers, de ces salons qui font à la fois les grands académiciens et les petits génies!
D'ailleurs, que pourrait-on pour ce garçon farouche qui noyait ses appétits de fauve aux abois dans l'absinthe, qu'il appelait l'herbe sainte? Rien! Pas même le plaindre!...
Qu'avons-nous fait pour lui, nous-même? Je placerai ici un paragraphe d'un article de Laurent Tailhade où il a peut-être deviné l'orgueil maladif du héros, qu'il n'aimait pas beaucoup, car Tailhade était un poète soucieux d'élégance et de distinction, mais qu'il sentait son égal en le mépris du Mufle :
"M. et Mme Alfred Valette furent pour son isolement et son orageuse jeunesse de parfaits amis. Quand il se montrait aux brillants mardis qu'animait la verve éblouissante de Rachilde, sale, miteux, sans linge, les pieds dans des chaussons de lisière où pointaient ses orteils, la maîtresse de la maison entourait de tant de grâces et de prévenances le malingreux qui, dans ce Paris d'hier, traînait encore les loques médiévales de Gringoire ou de Villon, que chacun à son tour lui faisait fête. Alfred Jarry ne brillait de tout son éclat que dans le salon de Rachilde et les symposiums du Mercure. Son esprit gamin, sa voix mauvaise et désaccordée, son accent nasillard et traînant s'harmonisait à son allure. Il semblait avoir adopté, choisi son costume hétéroclite et composé, comme une figure de théâtre, son personnage extravagant."
Mais c'était encore, c'était toujours le masque du père Ubu dévorant le vrai visage de son créateur, de sa victime plutôt.
Il y eut aussi la Revue blanche et les Natanson, qui essayèrent de le faire travailler régulièrement. Il leur fallut y mettre de la patience, car le père Ubu ou Alfred Jarry, s'il ne savait point tirer à la ligne, pêchait à la ligne et se sauvait de tous les poisons de la capitale des lettres pour aller respirer au bord de la Seine, ce qui prolongea de quelques années son étrange existence. Il fut là, comme il le disait lui-même, "un homme grand et magnifique". Étant d'ailleurs petit et déporvu de toute phynance, il trouva le moyen d'acquérir un canot dénommé as, dans lequel il fit des prouesses d'endurance sportive, et une maison de campagne (?) qu'on appelait le tripode... parce qu'elle avait quatre pieds. A la campagne nous retrouverons, si mes lecteurs veulent bien me suivre, le sauvage, l'homme des bois lâché en pleine liberté et ne connaissant plus que ses caprices fous, son bon plaisirs qui n'était pas toujours celui des voisins.

Henry Bauer
Écho de Paris, 23 novembre 1896

Chronique: Ubu Roi
Après Peer Gynt, poème génial de la personnalité scandinave, le théâtre de l'Œuvre représentera au prochain spectacle un ouvrage de caractère absolument différent, Ubu roi, de M. Alfred Jarry.
C'est une farce extraordinaire, de verbe excessif, de grossièreté énorme, de la plus truculente fantaisie recouvrant la verve mordante et agressive, débordant de l'altier mépris des hommes et des choses ; c'est un pamphlet philosophico-politique, à gueule effrontée, qui crache aux visages des chimères de la tradition et des maîtres inventés selon les respects des peuples  ; c'est une contribution aux Faits et Gestes de Gargantua et de son fils Pantagruel, - c'est enfin ce qui s'entend de plus rare, un cri original et discord dans le concert des accoutumances. Et ce cri résonne longuement et admirablement aux oreilles qui l'écoutèrent. Ah ! combien violent et irrespectueux, de forte saveur, et que j'aime le jeune hérault capable de dépouiller les institutions de leurs apparences, d'arracher les masques aux trognes et de proclamer  : Raca!
Ubu est l'extrême produit des dynasties de muflerie, engendré par la Révolution française et l'état de bourgeoisie civile et militaire, qu'il se désigne sous les noms de César, de Bonaparte, de Louis-Philippe, de Joseph Prudhomme, de Chauvin ou de Napoléon, qu'il soit revêtu par le coup d’État, l'émeute ou la turpitude des suffrages ; il oscille comme le grand pendule de la bêtise nationale entre le trône et le tas d'ordures, la gloire et les coups de pied au derrière, la popularité et le fiche ton camp. Le voici juché à dos d'oies braillantes au Capitole : un peu plus loin il vogue vers l'exil à travers une tempête de huées.
Je vous donne père Ubu comme un bon capitaine de dragonnades, goinfre, paresseux, bélître et butor. Sa bouche défèque l'ordure et vomit naturellement le juron ; il accoutume le mot gras et gros tel qu'un Odéonien et convoite un état lucratif où remplir sa panse. La mère Ubu, sa digne moitié, n'est pas contente de son sort modeste et murmure à l'oreille du soudard les mots de lady Macbeth : « Ubu, tu seras roi ! » Il conviendrait certes d'être roi de Pologne et de France, mais le vieux tremble pour sa peau. Le roi Venceslas dont il est l'officier de confiance n'a nulle envie de mourir et des légions d'enfants continueront sa dynastie.
« Qui t'empêche », reprend la mère Ubu, « de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place? Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues. »
Elle n'en dit pas davantage de crainte d'être rossée ; ça suffit pour l'ébranler. En vain jure-t-il, « de par sa chandelle verte », aimer mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras rat, son loyalisme, sa reconnaissance ne tiennent plus guère. Bientôt il réunit à sa table le capitaine Bordure et ses partisans ; il les gave, il les saoule de boustifaille et de boissons ; il leur propose son coup d’État et tous consentent à condition d'en tirer quelque avantage. Bordure s'engage à tuer Venceslas si Ubu veut bien lui promettre, en récompense, de le nommer duc de Lithuanie. C'est convenu.
Le coup d’État s'exécute  ; le roi Venceslas est occis avec toute sa famille  ; seul le jeune Bougrelas avec la reine, sa mère, se réfugie dans une grotte où lui apparaissent, réclamant vengeance, les ombres de toute sa famille. Voici Ubu couronné et le peuple attend impatiemment les dons de joyeux avènement, de l'or et des viandes, panem et circenses. Mais tout de suite l'avare souverain se fait tirer l'oreille ; ses largesses l'affligent, il lui semble que c'est se dépouiller de son bien et il s'y décide à contrecœur. Il a changé d'état et non d'âme. Il continue de battre sa femme et il se montre ingrat envers le capitaine Bordure : « De grâce, mère Ubu, ne me parle pas de ce bouffre. Maintenant que je n'ai pas besoin de lui, il peut bien se brosser le ventre, il n'aura pas son duché! »
En qualité de souverain populaire, il extermine l'aristocratie et la noblesse, il massacre les nobles et confisque leurs richesses et leurs propriétés. C'est l'occasion d'une scène de la plus impétueuse bouffonnerie. Il tarabuste aussi quelques magistrats qui - nous sommes en pleine fantaisie - refusent de servir sa basse férocité ; il n'épargne pas même les financiers. – « Mais enfin, quel roi fais-tu, père Ubu? » s'écrie sa femme ; « tu massacres tout le monde. » - "Eh! m... !" - "Plus de justice, de finances." - "Ne crains riens, ma douce enfant! J'irai moi-même de village en village recueillir les impôts!"
Ubu suppôt de Satan, sacripant, triple les impôts sur les pauvres paysans et les perçoit lui-même terriblement : "Payez ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du cou et de la tête! Cornigedouille! Je suis le roi peut-être!" Lors tous les campagnards se révoltent contre le tyran. Le capitaine Bordure s'est évadé de sa prison et rejoint le jeune Bougrelas, qie, avec l'armé d'Alexis, tsar de Moscovie, envahit la Pologne. Le roi Ubu s'en va-t-en guerre à travers les campagnes dévastées. On combat, on meurt de faim, on mange de l'ours. Il y a force gens détruits et non des moindres, pour Dieu, pour le tsar, pour la Pologne et pour Ubu, tels Jean Sobiesky et le capitaine Bordure déchiré par les propres mains d'Ubu. Enfin l'usurpateur est battu, détrôné et chassé. Pendant que Bougrelas se fait couronner. Ubu, monté sur un vaisseau, s'échappe par mer et vogue la galère qui le conduira en Espagne! Déjà uil a recouvré ses esprits et s'apprête aux grands mots de situation que répéteront l'histoire et la postérité. Aux approches de la terre de refuge, comme la mère Ubu dit que le pays est fort beau :
- "Ah! Messieurs! si beau qu'il soit, il ne vaut pas la Pologne. S'il n'y avait pas de Pologne, il n'y aurait pas de Polonais!"
Il est là, à portée de main, sur ma table, ce micromégalogue de joie épique où un lettré se mit en frais de mots gros et inventa de nouveaux vocables par l'adjonction des R vibrants, où sous l'énorme floraison de farce gigote et siffle un serpent d'ironie aux dents acérées, et je reprends chaques jour le petit bouquin pour en savourer une tranche, et une hantise me fait répéter les jurons d'Ubu : "Cornegidouille! De par ma chandelle verte!" Les masques et grimaces, grotesques visions, dansent devant mes yeux et je me réjouis à fixer sur le papier, d'un crayon hasardeux, la face héroïque d'Ubu, les images de la mère Ubu, du capitaine Bordure, du jeune Bougrelas et de l'ours, nés sous le signe du Grand Mufle. Je vois la pièce se jouer par de gigantesques marionettes humaines et je suppose par exemple Dailly consentant à personnifier l'inénarrable Ubu et une duègne comme Mathilde sous l'attirail de la mère Ubu. A leur défaut, Lugné-Poe nous trouvera des acolytes qu'il animera de son intelligence et de sa bonne volonté. Ah! la soirée de comique en verdeur et l'étonnante et bizarre flambée qui, de par la chandelle verte! s'allumera à notre divertissement!

Henry Fouquier
Le Figaro, 11 décembre 1896

Critique: Ubu Roi
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Il eût été extrêmement regrettable de ne pas tenir le public au courant de toutes les tentatives du théâtre "d'à-côté". De ce théâtre d'à-côté est sorti une bonne douzaine d'artistes dont le talent est hors de conteste.
...
Seul, aujourd'hui, me paraît devoir être retenu le nom de M. Gémier, de l'Odéon, prêté, pour cette "tentative d'art", complaisamment et peut-être imprudemment... S'il allait rapporter dans un théâtre d'État l'odeur du Théâtre de "l'Œuvre"? Après tout, ça porterait peut-être bonheur à l'Odéon?
Néanmoins, malgré la fatigue causée par une farce ennuyeuse à périr et l'écœurement d'une farce malpropre à souhait, la soirée d'hier m'est excellente, je le répète. En dépit des clameurs poussées par la bande trop aimable des esthètes aux cheveux frisés et des botticelliennes aux bandeaux collés sur les oreilles, le vrai public a fait justice et nous avons assisté à une véritable soirée de Neuf-Thermidor littéraire. Elle a, pour le moins, commencé à mettre fin à une sorte de Terreur qui régnait sur les Lettres. Le sifflet a, aux trois quarts, jeté bas un tyran symbolique que j'évoque sous les traits d'Ubu roi, à qui il ressemble par plus d'un côté. Comme lui, il est gros, tenant de la place, redoutable aux faibles, avide d'autorité, plein d'audace, faisant un bruit du diable dans le monde et voulant tout renverser et tout prendre. Ce tyran idéal, dont beaucoup subissaient le joug, est un composé de Jocrisse et d'Homais. Vide d'idées, mais gonflé, - tel l'Ubu ventru, - ce despote des esprits avait eu cette illumination de génie de comprendre qu'on peut se faire un empire en comptant sur la bêtise humaine. Il suffit de persuader à un troupeau d'imbéciles que tout ce qui est grossier est fort, que tout ce qui est obscur est profond, et que quiconque ne l'entend pas ainsi est un sot et un arriére pour que le troupeau obéisse, suive et acclame. Et, vraiment, depuis quelques années, ce tyran abstrait et impersonnel, cet Ubu littéraire terrorisait les snobs, et s'en faisait un état-major qui terrorisait à son tour la foule. Mais on a trop demandé à la complaisance du public et trop compté sur sa docilité. Il s'est fâché et ce n'est pas sans quelque joie que j'ai assisté à sa révolte!

Catulle Mendès
Le Journal, 11 décembre 1896

Critique: Ubu Roi
... Des sifflets? oui ; des hurlements de rage et des râles de mauvais rires? oui ; des banquettes prêtes à voler sur la scène? oui ; des loges vociférantes et tendant les poings? oui ; et, en un mot, toute une foule, furieuse d'être mystifiée, bondissante en sursaut vers la scène où un homme à la longue barbe blanche, au long habit noir, qui sans doute représente le Temps, vient, à pas légers, accrocher une pancarte symbolique au manteau d'Arlequin ; l'illusion des décors? oui ; et les allusions à l'éternelle imbécillité humaine, à l'éternelle luxure, à l'éternelle goinfrerie incomprise? oui ; et le symbole de la bassesse de l'instinct qui s'érige en tyrannie? oui ; et le bafouement de la pudeur, de la vertu, du patriotisme, de l'idéal, surexcitant jusqu'à la bacchanale les pudeurs, les vertus, les patriotismes et l'idéal des personnes qui ont bien dîné? oui ; et, par surcroît, les drôleries pas drôles, les grotesqueries désolantes, le rire ouvert jusqu'au macabre rictus des têtes de squelettes? oui ; et, vraiment, toute la pièce ennuyeuse, sans qu'une explosion de joie, toujours attendue, y éclate? Oui, oui, oui, vous dis-je!...
Quelqu'un, parmi le tohu-bohu des huées a crié : « Vous ne comprendriez pas davantage Shakespeare ! » Il a eu raison. Entendons-nous bien  : je ne dis pas du tout que M. Jarry soit Shakespeare, et tout ce qu'il a d'Aristophane est devenu un bas guignol et une saleté de funambulesques foraine  ; mais, croyez-le, malgré les niaiseries de l'action et les médiocrités de la forme, un type nous est apparu, crée par l'imagination extravagante et brutale d'un homme presque enfant.
Le Père Ubu existe.
Fait de Pucinella et de Polichinelle, de Punch et de Karagueus, de Mayeux et de M. Joseph Prud'homme, de Robert Macaire et de M. Thiers, du catholique Torquemada, et du juif Deutz, d'un agent de la sûreté et de l'anarchiste Vaillant, énorme parodie malpropre de Macbeth, de Napoléon et d'un souteneur devenu roi, il existe désormais, inoubliable. Vous ne vous débarrasserez pas de lui ; il vous hantera, vous obligera sans trêve à vous souvenir qu'il fut, qu'il est ; il deviendra une légende populaire des instincts vils, affamés et immondes ; et M. Jarry, que j'espère destiné à de plus délicates gloires, aura créé un masque infâme. Quant à l'abondance des mots ignominieux proférés par les protagonistes de cette œuvre inepte et étonnante, elle n'a point de quoi nous surprendre ; il y a des moments de siècle où les dalles crevantes, les égouts, comme des volcans, éclatant et éjaculent...

HenryBauer
Echo de Paris
, 19 Déc. 1896

Chronique

Après le tumulte de la représentaion d'Ubu roi, une encre d'indignation a fermenté contre moi sous la plume de quelques honorables écrivains. On m'a rendu responsable de l'événement de la soirée, et le lendemain on en a appelé à un 9 Thermidor pour finir "la terreur" que depuis dix ans je faisais peser sur la littérature dramatique.
Suis-je à ce point Robespierre...? Je ne l'eusse pas supposé. Mais l'imputation, tout de même un peu comique, m'a fait plaisir. C'est chatouiller agréablement l'amour-propre d'un homme de lettres que lui attribuer pareille domination, et vive ma tyrannie dont l'instrument est une plume, dont les moyens sont l'enthousiasme et la sincérité!
Il ne saurait me déplaire de parler de moi, puisqu'on m'y incite.
D'abord je ne fus pour rien du tout dans la représentation du théâtre de l'Œuvre et j'appris la mise à l'étude de la fantaisie de M. Jarry en même temps que le public. Alors seulement le lus Ubu roi et j'y pris un extrême amusement ; mieux vaut encore, dans la nouveauté, une clameur même outrancière que les bafouillements séniles du vieux théâtre et les troubles clapotis de l'éclectisme. Et puis de cette énorme figure d'Ubu étrangement suggestive souffle le vent de destruction, l'inspiration de la jeunesse contemporaine qui abat les traditionnels respects et les séculaires préjugés. Et le type restera.
Si j'avais été de quelque conseil au guignol de ce gargantuélique bouffre, j'eusse tâché d'éclairer sa mise en scène et d'en préciser toute la signification. Au premier acte, il aurait eu le masque, l'allure et le ton de l'incorruptible Maximilien ; au second, sa farce se serait auréplée dans les lys de la royauté légitime, par la figure du comte de Provence ou de Charles X  ; sa grimace eût contenu, pour le troisième acte, les béatitudes du père La Poire et de la dynastie de Juillet ; enfin le dénouement, au bâtiment-transport des exils, à l'heure des mots historiques, aurait montré le bonhomme en petit chapeau, avec l'aigle sur l'épaule de la redingote grise. Telle m'apparait le Chimère à quatre têtes d'Ubu roi.
Pourtant, il est allé à la renommée sous les nasardes, les huées, les sifflets, et je réclame ma part de joie dans cette pochade extraordinaire éclatant dans le cerveau d'un auteur de dix-huit ans.
Scatologie, verbe d'ordure et de malpropreté! Coup de pistolet du gendarme Merda sur le tyran! Combien je comprends l'indignation des puristes dont les récentes et bizarres faveurs s'accordaient à tel vaudeville délicat, le Carillon, s'il vous plaît, où le plus beau geste était l'accroupissement de la colique, où le moyen essentiel consistait en un aphrodisiaque parapluie, stimulant des postures intermittentes de la bête à deux dos.
La grande colère contre Ubu fut dès longtemps chauffée par une haine indiscrète de toute œuvre artiste, nouvelle ou ancienne, hardie ou originale. Tout beau! mes excellents confrères, la crudité du mot vous choque  :
Ma sœur, cachez ce sein que je ne saurais voir!
Mais dites donc quel accueil vous réservâtes naguère aux représentations sur ce même théâtre de drames absolument austères, d'esprit haut, de rigoureuse ligne. En présence de chefs-d'œuvre aujourd'hui, consacrés comme l'Ennemi du peuple, comme Rosmersholm, l'incompréhension hostile s'efforça de décourager le public qui dépassa fièrement ses guides tardigrades.
Aussi ce pauvre public cesse-t-il d'avoir l'approbation de ses maîtres à penser. Du moment qu'il a répudié leurs préjugés et voulu se former une opinion personnelle et désintéressée, c'est un ramas de snobs, le public  ; - oui, snob quiconque aime le beau, le nouveau et fait fête aux spectacles d'art  : je vous invite à en être.
Quels sont donc les suiveurs, les badauds, de ceux qui sentirent du premier coup la valeur d'une œuvre ou de ceux qui s'acheminent piteusement derrière quand elle a vaincu?
Mais, prononce la philippique, "le public est terrorisé et la terreur, c'est vous! C'est vous le Robespierre de la gent dramatique!" L'orateur veut rire, et je ne chercherai pas à quel parti de la Convention il appartient, encore que ce soit très indiqué. Comment! il y a la Comédie-Française qui piétine, l'Odéon qui barbote, le Vaudeville et le Gymnase pures constellations ; il y a la Porte-Saint-Martin, les Variétés, le Palais-Royal, les Nouveautés, etc., qui se gouvernent selon leurs intérêts ; il y a Sardou, Lavedan, Donnay et dix autres ; il y a Mendès, et Sarcey, et Céard, et Fouquier, et Léon Kerst, il y a Lemaitre à la Revue et Faguet aux Débats, et par le tréteau d'un théâtre à côté où règne absolument Lugné-Poe, je tyranniserais la République des lettres !
En vérité, ces nomenclateurs me rendraient orgueilleux, si je ne l'étais pas.
Quoi! une plume violente, excessive dans la sincérité et la franchise, ses meilleurs talents, sèmerait l'effroi et imposerait! Sa seule valeur provient de ce que, dévouée sans cesse aux œuvres d'art et de littérature, elle a profité de leur conquête et de leurs crédit. Jamais elle ne fut "redoutable aux faibles", ni ne s'attaqua aux êtres sans défense, ni ne s'acharna sur une femme pour blesser un homme. Aussi puis-je regarder son fer libre avec la fierté dont un chevalier, mettons que ce soit don Quichotte, baisait la pure lame de son épée.
Certes, il a pu se faire une terreur littéraire, si l'on désigne ainsi la clairvoyance, le courage d'esprit de quelques-uns qui permit à Lohengrin de triompher contre les marmitons, à M. Antoine et au Théâtre-Libre d'accomplir leur circuit, aux spectacles de l'Œuvre de divulguer Ibsen et d'affirmer le théâtre d'idées, qui aida la scène française à s'affranchir de la bassesse du vaudeville et de la comédie pleurnicheuse, par le culte de la vérité et la vision de l'idéal. S'il y eut dans ce changement violence faite aux accoutumances, je m'honore d'y participer, d'avoir collaboré à la liberté de l'art dramatique, et j ene dissimule pas mon contentement que tous les artistes de lettres, mes contemporains, m'aient trouvé à leur service, passionnément.
Aucune des questions littéraires ou des crises sociales, nulle des contingences ne me laisse indifférent ; soit que je m'y affectionne ou que je m'en irrite, j'interviens dans l'action et me lance de bon cœur au plus fort de la mêlée. Je conçois à quel point ce tempérament peut étonner, même offenser les dilettanti qui n'aiment rien, ne s'élèvent jamais par la passion et végètent dans une existence vide. Ils ne me corrigeront pas de ma curiosité, de mon besoin d'action, de la fièvre du renouveau, du goût de tout ce qui est neuf, hardi et original.
C'est pourquoi je penche ma tête grise vers la jeunesse, source inépuisable de beauté fraîche et de vérité pure. Ayant gravi le chemin pénible et déjà un pied sur l'autre côté du versant, je suis heureux de tendre la main aux jeunes pèlerins, de les aider à monter plus facilement les pentes abruptes de la colline.

Bauër

Il y a aussi une partition qui est de bouffonnerie charmante et méritait les honneurs de l'orchestre, introuvable au dernier moment. Cette musique appartient à M. Terrasse.
L'autre semaine entrait chez moi un long corps mince, au bout duquel était posée, plutôt qu'attachée, une énorme tête en broussailles  :
- Monsieur, il y a trois mois, j'étais au fond de la province, organiste dans un couvent de dominicains. Je suis venu à Paris ne connaissant personne que M. Alfred Jarry. Je suis l'auteur de la musique d'Ubu roi.
- Eh bien! asseyez-vous au piano et faites-moi le plaisir de jouer votre composition.
Il tape l'ivoire et j'entends une partition de verve étonnante, moderne, symphonique, avec les leitmotive bouffons de chaque personnage, thème d'Ubu, de la mère Ubu, de Bougrelas, des apparitions, et je distingue la grande marche de l'armée, la chanson du Palotin Giron. C'est drôle, expressif, original, de la plus intelligente farce. Je vous assure que voilà un jeune musicien bouffe, - rare trouvaille.

Source: gatzke.org





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